Vers une Afrique sans malaria ?

REUTERS/Joseph Okanga

1. La malaria en Afrique

La malaria est une maladie infectieuse propagée par des moustiques, qui menace jusqu'à 3 milliards 300 millions de personnes dans 109 pays – plus de la moitié de la population mondiale. Chaque année, il y a plus de 225 millions de cas de malaria, dont près d'un million sont mortels, 90% d'entre eux surviennent en Afrique sub-saharienne, où les enfants et les femmes enceintes sont les principales victimes. Les survivants peuvent souffrir de dégâts cérébraux. La malaria a un coût élevé en vies humaines, en heures de travail et en développement économique. La plupart des gens qui cherchent un traitement pour la fièvre achètent leurs médicaments chez des pharmaciens locaux ou dans des échoppes en rue, plutôt que dans les cliniques et hôpitaux du gouvernement.

 

L'Afrique reste la région du monde qui a le fardeau le plus élevé de cas de malaria et de décès. 50 pays africains ont des régions où la malaria règne, mais 30[1] sont responsables de 95% du nombre total de décès causés par la malaria et de 96% du nombre total de cas de malaria dans le monde. En Afrique sub-saharienne, environ 365 millions de cas se sont produits en 2002 et 963.000 décès en 2000. Près d'un décès sur cinq d'enfants de moins de 5 ans en Afrique est dû à la malaria. De plus, la malaria contractée au cours de la grossesse contribue souvent à l'anémie maternelle, à des naissances prématurées et à un faible poids à la naissance, ce qui mène à une mortalité infantile accrue. L'infection grave de la mère par la malaria contribue de manière significative aux décès maternels en Afrique sub-saharienne, tandis que des pays d'Afrique du Nord n'ont que quelques cas de malaria importés et pas de décès.

 

Le traitement médical moyen peut coûter entre 6 et 10 dollars dans beaucoup de pays africains, alors que 60% des Africains gagnent moins de 2 dollars par jour. Lorsque ces personnes doivent payer pour le traitement, la plupart d'entre elles ne peuvent se le permettre, aussi n'ont-elles pas accès au traitement.

 

Plusieurs facteurs ont rendu difficile le contrôle de la malaria et ont provoqué des augmentations substantielles de la malaria sur le continent au cours des années 1980 et 1990. Le premier fut l'émergence étendue de la résistance de P.falciparum à la chloroquine, qui était alors le médicament antipaludique le plus communément utilisé. Ceci a été résolu en changeant la procédure de traitement pour adopter des thérapies combinées à base d'artémisinine (ACT) dans la plupart des pays africains sub-sahariens. En second lieu, le faible développement socio-économique, la pauvreté, la qualité médiocre du logement et l'accès limité aux soins de santé limitent l'efficacité des stratégies de contrôle de la malaria. Au niveau national, les ressources financières limitées pour le contrôle de la malaria ont conduit à une mise en œuvre fragmentée, limitée en étendue et dans les populations ciblées. Le fardeau sociétal et de santé de la pandémie VIH/Sida et les nombreuses crises humanitaires des dernières décennies ont contribué à la difficulté de contrôler la malaria.

 

2. Nouvelles possibilités de combattre la malaria

Au cours des dernières années, les possibilités de combattre et de restreindre la malaria ont augmenté. Le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme a offert des traitements gratuits de la malaria à beaucoup de pays en Afrique, et actuellement il oriente une partie de son aide vers le renforcement des systèmes nationaux de santé, un facteur important dans la lutte contre la malaria.

 

L'efficacité des nouveaux traitements, l'usage de combinaisons de médicaments contenant de l'artémisinine: combinaisons thérapeutiques appelées ACT (Artemisinine Compounds Therapy), où l'artémisine, une plante, qui tue très rapidement les parasites plasmodium qui causent la malaria, est combinée avec d'autres médicaments antipaludiques, a diminué le nombre d'infections par la malaria. La malaria aiguë est traitée par de la quinine intraveineuse ou intramusculaire ou, de plus en plus, avec l'artésunate, un dérivé de l'artémisinine, qui est supérieur à la quinine à la fois chez les enfants et chez les adultes. Récemment en Asie du sud-est, une nouvelle souche de malaria résistante à l'artémisinine est apparue. Les scientifiques croient que des médicaments falsifiés et sous-standard contre la malaria sont un facteur majeur dans le développement de nouvelles souches résistantes au médicament. L'histoire a montré qu'une fois que la résistance à un traitement antipaludique émerge, ce n'est qu'une question de temps avant qu'elle ne se répande.

 

Le développement de tests rapides, capables de diagnostiquer la malaria en 15 minutes, aide l'efficacité de la cure.

Le recrutement et la formation de travailleurs de santé dans les villages, équipés de tests rapides de diagnostics, est un aspect important pour amener la lutte contre la malaria au niveau des villages.

 

L'accès à des moustiquaires imprégnées d'insecticide à longue durée protège les enfants durant leur sommeil, lorsque les moustiques sont actifs. L'usage d'insecticides à pulvériser à l'intérieur, et des pulvérisateurs à insecticides sont d'autres moyens de combattre la malaria.

 

L'intervention de la Santé mondiale pour combattre la malaria a eu un impact positif en Afrique et le nombre d'infections par la malaria a diminué depuis 2008. D'après le rapport de 2010 de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le nombre de décès annuels dus à la malaria sur le continent a diminué de 1 million à 781.000 personnes.

 

Aujourd'hui il y a des outils efficaces pour traiter la malaria, mais seul un nombre limité de patients y a accès. Beaucoup de femmes enceintes et principalement des enfants n'obtiennent toujours pas le traitement dont ils ont besoin. Les deux barrières principales pour les personnes qui souffrent de la malaria en Afrique sont le coût des tests et du traitement (un mélange de médicaments ACT) et les difficultés d'atteindre les centres de santé.

 

3. Vers un monde sans malaria

Au cours des dernières années, il y a eu un mouvement important vers la lutte contre la malaria. Le coût de l'élimination de la malaria est estimé à 5 milliards 300 millions de dollars en 2009, 6 milliards 200 millions en 2010 et 5 milliards un million par an de 2011 à 2020, mais le coût réel de la malaria en vies humaines et pour l'économie est encore plus grand.

 

En 1998, afin d'atteindre la cible des Nations unies pour 2015: mettre fin aux décès dus à la malaria et faire reculer la maladie de manière spectaculaire en Afrique, les Nations unies, en partenariat avec l'OMS, l'UNICEF, la Banque mondiale et le Programme des Nations unies pour le développement, ont lancé l'initiative "Roll Back Malaria" (faire chavirer la malaria) et la décennie 2001-2010 pour faire chavirer la malaria en Afrique.

 

Un certain nombre d'organisations médicales et d'ONG ont rejoint les efforts des Nations unies. Elles ont fait appel à une série de mesures décisives telles que le traitement gratuit, l'usage étendu de tests rapides gratuits, la formation de villageois pour identifier les cas simples de malaria dans des centres de soins sur place et la distribution de moustiquaires imprégnées d'insecticides. Ces mesures ont pu sauver beaucoup de vies dans des pays et régions pauvres en développement.

 

Une étude de 'Médecins sans frontières' a montré que la gratuité des tests et du traitement de la malaria a fait croître considérablement le nombre de personnes qui cherchent un traitement pour la maladie. Après l'introduction de tests et de médicaments gratuits dans une région du Tchad, le nombre de patients pour la malaria est passé en un an de 10.000 à 100.000. Ceci a créé d'autres types de problèmes, car les cliniques existantes et le personnel médical ne pouvaient pas absorber toute l'augmentation. Mais un effet secondaire positif du traitement gratuit est que les patients ne comptent plus sur des traitements falsifiés et sous-standard pour la malaria, diminuant ainsi la possibilité de résistance.

 

Comme la grande majorité des médicaments et autres produits utilisés pour combattre la malaria sont importés d'outremer, l'OMS a proposé de supprimer tous les droits de douane et taxes sur les médicaments, les moustiquaires et autres outils antipaludiques, comme une façon de diminuer le coût du traitement et des produits sauveurs de vies. Malgré la promesse, faite il y a 10 ans, de 40 leaders africains d'agir ainsi, seuls six pays: la Guinée, le Kenya, l'île Maurice, la Tanzanie et l'Ouganda en Afrique et la Papouasie-Nouvelle Guinée en Asie, ont complètement supprimé les droits de douane sur les produits utilisés pour combattre la malaria. Ceci, en dépit du fait que les taxes et les droits de douane sur les produits antipaludiques ne fournissent que des revenus minimes, et que ces gains sont souvent compensés par les coûts de santé et la perte de productivité due aux accès évitables de malaria. Les taxes et les droits de douane augmentent le prix, empêchant ainsi les pauvres d'accéder au traitement de la malaria.

 

Pour atteindre les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) au sujet de la mortalité par malaria, et pour apporter un réel changement, des efforts plus grands sont nécessaires aux niveaux national et international. Le soutien politique au niveau du pays, et de nouvelles stratégies et de nouveaux financements au niveau international sont deux conditions essentielles. Ce n'est que par une réelle coopération entre pays et partenaires internationaux que les OMD seront atteints d'ici 2015.

 

4. Vers un traitement gratuit de la malaria

Beaucoup de gouvernements en Afrique ont donné priorité à la malaria et lui ont fait une bonne place dans leurs agendas de santé. Quelques pays africains se sont engagés à fournir gratuitement le traitement et la prévention de la malaria à certaines catégories de patients.

 

Au Cameroun, où la malaria compte pour 2/3 des admissions à l'hôpital et pour 40% des décès d'enfants de 0 à 5 ans, un tiers du budget familial est dépensé pour le traitement de la malaria. Depuis février 2011, le traitement est gratuit pour la "malaria sans complications" pour les enfants de moins de 5 ans dans les hôpitaux publics et privés. La gratuité inclut aussi le matériel pour le test médical et le traitement. Mais la qualification de "malaria sans complications" soulève des inquiétudes parmi la population parce que l'éligibilité pour cette catégorie pourrait mener à des escroqueries dans les hôpitaux et les centres de santé. Le gouvernement a annoncé la distribution de 8 millions de moustiquaires imprégnées d'insecticide.

 

Le Ghana offrira le traitement gratuit de la malaria dans toutes les institutions publiques de santé dès que la loi aura été votée.

 

Au Mozambique, la malaria est la plus grande cause d'admissions à l'hôpital, avec 5,9 millions de cas de malaria rapportés et 4.209 décès à cause de la malaria en 2005, et plus de trois millions de cas ont été rapportés rien que pour les trois premiers mois de 2010. Les Mozambicains ont accès au traitement gratuit de la malaria dans tous les hôpitaux et cliniques publics du pays. La distribution de moustiquaires gratuites, des campagnes de pulvérisation maison par maison, l'élimination des eaux stagnantes où les moustiques se reproduisent et la conscientisation générale au sujet de la maladie sont d'autres mesures pour combattre la malaria.

 

Au Mali, la prévention et le traitement de la malaria chez les enfants de moins de 5 ans et les femmes enceintes sont gratuits dans les hôpitaux publics, les centres de santé de référence et les centres de santé communautaires, depuis novembre 2010. Ceci inclut les médicaments pour le traitement et la prévention par tablettes de sulfadoxine-pyriméthamine aussi bien que des moustiquaires traitées à l'insecticide.

 

La Namibie, le Botswana, l'Afrique du Sud et le Swaziland sont en train de construire une approche intégrée qui inclut l'usage de moustiquaires, l'amélioration du diagnostic et la mise à disposition d'un traitement sûr et efficace. Mais la pierre angulaire de cette campagne très réussie est la pulvérisation de petites quantités d'insecticide, y compris du DDT, à l'intérieur des maisons.

 

Le Sénégal a fait un grand effort pour combattre la malaria. L'introduction de "ACT" et du test de diagnostic rapide, en même temps que la distribution de 3 millions de moustiquaires pour enfants, a fait tomber le nombre de décès dus à la malaria de 1.678 en 2006 à 577 en 2009. Le taux de prévalence de la malaria est descendu de 30% en 2000 à 5,7% actuellement. USAID Sénégal (Agence des Etats-Unis pour le développement international) espère fournir 450.000 doses de traitement contre la malaria et un million de moustiquaires. Depuis mai 2010, le Sénégal offre le traitement gratuit de la malaria pour ACT, pas pour d'autres traitements. Certains médecins croient que les doses d'ACT disponibles seront insuffisantes pour les besoins actuels, spécialement au cours de la saison des pluies.

 

Au Tchad, depuis janvier 2011 le diagnostic et le traitement de la malaria sont gratuits, aussi bien que des moustiquaires pour mères et enfants. La lutte contre la malaria coûtera de 15 à 20 milliards de francs CFA par an. En 2010 on a dépensé 600 millions de francs CFA (915.000 euros) pour le traitement gratuit de tous les cas graves de malaria.

 

Begoña Iñarra



[1] Le Nigeria, la République démocratique du Congo, l'Ouganda, l'Ethiopie, la Tanzanie, le Soudan, le Niger, le Kenya, le Burkina Faso, le Ghana, le Mali, le Cameroun, l'Angola, la Côte d'Ivoire, le Mozambique, le Tchad, la Guinée, la Zambie, le Malawi, le Bénin, le Sénégal, la Sierra Leone, le Burundi, le Togo, le Liberia, le Rwanda, le Congo, la République centrafricaine, la Somalie et la Guinée-Bissau.

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