Le vin nouveau dans une vieille outre

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Le London Guardiandu 2 septembre 2015 plaide pour la République du bien-être. L’auteur imagine une société hypothétique qui émergera quand les nations du monde se réuniront à New-York en ce mois de septembre pour adopter les objectifs de développement durable de l’agenda post-2015 des Nations unies. Dans cette hypothèse les sociétés commerciales et les gouvernements sont supposés à n’être « qu’un seul cœur et qu’une seule âme » pour changer le cours des structures économiques mondiales actuelles en une structure économique différente qui placera au centre les besoins humains et le soin de la terre. L’index pour mesurer l’économie dans un pays passerait alors du PIB/PNB (produit intérieur brut/ produit national brut) au bien-être des humains et de l’écosystème. Cependant, l’auteur observe à juste titre que le facteur singulier qui constituera un obstacle majeur pour la nouvelle république sera l’habitude intransigeante des sociétés commerciales qui pollue les bonnes initiatives humanitaires.

 

L’habitude a déjà montré sa vilaine tête dans le résultat de ce qu’on a appelé "Action de l’agenda de l’action d’Ababa" (AAAA- le résultat du Financement pour le développement) de juillet en Ethiopie. L’AAAA était très ambitieuse en proposant un plan pratique qui transformerait les structures de pauvreté en structures de vie pour les humains et pour la terre. La communauté internationale avait espéré qu’un résultat ambitieux serait un levier important pour la réalisation des ODD (objectifs de développement durable) post-2015 et qu’il orienterait vers le COP21 (Conférence des Nations unies sur les changements climatiques à Paris - du 30 novembre au 11 décembre 2015). Le fait de ne pas atteindre un point focal commun ambitieux est une indication que l’ONU présente son vin nouveau dans une vieille outre et j’en sais autant que vous sur ce qui arrivera aux ODD post 2015. Une fois de plus, la cabale du monde des affaires a imposé son pouvoir. En tout cas le résultat n’a pas surpris les ONG qui suivaient les délibérations, parce que l’habitude du cœur des sociétés commerciales a joué à travers tout.

 

Un de mes amis raillait avec colère au sujet de la situation : “Pourquoi quelqu’un serait-il aussi aveugle à la condition des pauvres au nom des affaires ?” Ma réponse fut simple et directe. C’est à cause de la compréhension étroite de l’économie qui la voit en termes de production, d’échange de biens et de services, de compétition pour des ressources rares et d’obtention de profit sans limites. Tim Jackson, économiste-écologique britannique, analyse la situation de manière chirurgicale dans son livre ‘Prosperity without Growth’ (prospérité sans croissance). C’est une situation où chaque nation veut atteindre une croissance économique infinie dans un monde où les ressources de base sont limitées. Le résultat est une race humaine menacée d’autodestruction à cause d’un ensemble de choix manifestement non durables. Evidemment, ce sont les nations les plus pauvres qui pâtissent le plus fort ! Jackson tape avec défi sur la tête du clou : "Mettre la croissance en question est considéré comme l’acte de lunatiques, d’idéalistes et de révolutionnaires. Mais la mettre en question, nous le devons."

 

Cependant, dans son sens originel et le plus large, l’économie est la distribution des ressources de la terre pour le maintien de l’écosystème. Elle est caractérisée par une synergie qui implique les communautés non-humaines et humaines de l’écosystème ; d’où le sens originel de l’économie (oikonomia). Le Pape François, dans sa dernière encyclique, l’exprime paternellement en ces mots : “Nous avons besoin de la nature et nous avons besoin l’un de l’autre.” L’objectif de l’économie est alors d’améliorer la qualité de toute vie humaine vécue dans une relation d’interdépendance avec le reste de la création, et agir autrement est une grave injustice. Cependant, c’est le chemin que l’UE a gravé dans son commerce avec l’Afrique.

 

Un bon exemple est la stratégie que l’UE a employée en traitant avec les migrants africains. Plutôt que de s’occuper des structures de pauvreté qui sont les causes fondamentales des migrations forcées, l’UE a recouru au renforcement de ses frontières. En relation étroite avec les structures de pauvreté, se trouve l’accord de partenariat économique (APE) entre l’UE et les différentes régions d’Afrique. L’UE a fait pression sur la communauté d’Afrique orientale pour qu’elle signe le pacte et la Tanzanie est actuellement en contestation sérieuse du soi-disant accord commercial. La même chose est sur le point de se passer en CEDEAO, mais pour le moment, un nombre de pays de la CEDEAO menés par le Nigéria se sont abstenus de signer les APE parce que l’accord commercial, dans sa forme actuelle, mènera à la foire totale des ressources de la région. Une recherche récente de Action Aid and Justice Network Africa(réseau africain d’aide à l’action et de justice) montre que le Ghana, le Nigéria et le Sénégal à eux seuls sont en train de perdre jusqu’à S5,8 milliards en dispenses fiscales pour les sociétés et on spécule que, si le reste de la CEDEAO souffre des pertes correspondantes de son PIB, la perte globale de revenu parmi les 15 états de la CEDEAO se monterait à S9,6 milliards. Ceci exclut d’avance des accords sur des réductions de taxes passant ‘par la petite porte’. Qu’arrivera-t-il quand les APE seront opérationnels ? C’est ce que chacun se demande.

 

Donc, la société hypothétique envisagée par le London Guardian restera exactement ce qu’elle est : un rêve à l’extrémité d’un tunnel sans fin si l’ONU continue à présenter sa feuille de route pour la réalisation des ODD post-2015 dans une nouvelle expression mais dans les anciens moules ; si la structure économique existante n’est pas déconstruite et restructurée. Du vin nouveau dans de vieilles outres se gâte instantanément ; du vin nouveau dans une nouvelle outre est la seule promesse d’un départ radical du vieux et de l’avènement de quelque chose d’authentiquement nouveau.

 

Chika Onyejiuwa

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