Echapper à l’injustice économique

© British Broadcasting Company

Lampedusa mois d’octobre 2013 : Suite à un naufrage, plus de 300 personnes ont trouvé la mort le 3 octobre et le 11 octobre encore 50 personnes ont subi le même sort aux côtes de Lampedusa. Les dernières années, des milliers de personnes ont foulé les côtes méditerranéennes en Italie, en Grèce, à Malte, à Chypre et en Espagne (incluant les enclaves Ceuta y Melilla) par différentes routes maritimes[1]. Ces personnes risquent leur vie sur ce voyage périlleux dans l’espoir de trouver un meilleur destin. Qui sont ces personnes tentant un tel voyage hasardeux dans de vieux bateaux ? Qui sont ces personnes qui risquent leur vie pour entrer en Europe ? Qu’est-ce qui les motive ?

 

L’homélie du pape François nous donne une première indication: « Où est ton frère ? »[2]. Ceci est une question qui se pose à tous et à toutes : qui est responsable pour ce drame ? Dans le monde d’aujourd’hui la majorité des gens ont perdu le sentiment de responsabilité fraternelle et personne ne se sent responsable du nombre de réfugiés affluant sur les côtes méditerranéennes. Ces réfugiés sont motivés tant par l’espoir que par le désespoir. Certaines personnes ont quitté leur pays et ont laissé leurs familles et maisons en raison des guerres ou de l’instabilité politique, comme le prouve le grand nombre de Syriens et d’Afghans arrivant aux côtes de Grèce. Cependant, ce n’est pas le seul motif pour émigrer, car certains s’enfuient pour des raisons économiques ou un mélange de raisons politiques et économiques. Cela est prouvé par une augmentation des flux de réfugiés pendant des crises politiques, comme fut le cas durant la crise ivoirienne de 2010-2011. De telles crises aggravent la pénurie socio-économique existante, car l’instabilité politique détruit souvent les faibles moyens de subsistance dont disposent les pauvres. 

 

Sur les côtes méditerranéennes et aux Iles Canaries, à Ceuta et à Melilla de nombreux réfugiés africains arrivent, les nationalités principales de l’Afrique sub-saharienne sont : Sénégalais, Ghanéen, Malien, Nigérian, Mauritanien, Camerounais, Tchadien, Ivoirien, Gambien, Guinéen, Somalien, Erythréen. Par exemple le bateau naufragé auprès de Lampedusa transportait principalement des réfugiés érythréens et somaliens. Pour les Erythréens la motivation principale de s’enfuir est la pauvreté, car la production alimentaire ne suffit pas pour nourrir la population et outre cela les jeunes s’enfuient pour éviter la conscription militaire. Tandis que pour la Somalie il y a des problèmes d’instabilité politique, mais en même temps les Somaliens vivent aussi dans une pauvreté généralisée.

 

Ce qu’on oublie souvent dans les médias, c’est que ce passage en bateau constitue une dernière étape d’un long voyage. Partout au continent, de l’ouest à l’est, du nord au sud, les personnes veulent échapper à l’injustice économique qu’elles subissent dans leur pays d’origine et elles décident d’entreprendre un voyage qui peut durer 3 ans et qui peut leur coûter la vie. En traversant le Sahara les réfugiés sont brutalement rappelés aux périls du voyage par les corps de leurs prédécesseurs, qui se trouvent de plus en plus nombreux dans le sable. Effectivement sur la route il y a de nombreuses menaces : exploitation et abus par des trafiquants, manque de nourriture et d’eau et harcèlements par des bandits ou des policiers dans d’autres pays. Pour pouvoir affronter ces menaces, l’Europe leur est proposée comme le pays du lait et du miel par les trafiquants, qui exploitent les réfugiés au long de leur voyage. Malheureusement, beaucoup de ces réfugiés terminent en Europe comme ils ont quitté l’Afrique : comme victimes des injustices économiques. La pénurie économique et la pauvreté incitent des personnes à chercher des meilleures opportunités économiques autre part. Une fois arrivés en Europe, le choix des réfugiés est souvent de rentrer pour subir les mêmes souffrances chez eux ou bien de rester en Europe avec la seule possibilité de fréquenter des circuits irréguliers : faire un travail clandestin au risque de ne pas être payé et de ne pas avoir de logement digne.[3] Mais ces réfugiés économiques n’ont-ils pas droit à une vie digne aussi ?

 

La dynamique des échanges économiques entre l’Afrique et l’Europe n’a pas changé fondamentalement depuis la colonisation. Le modèle néolibéral propagé par les donateurs et les accords commerciaux impose un modèle de gouvernance économique aux pays africains pour maintenir l’Afrique dans sa position de fournisseur des matières premières, qui sont indispensables pour la société de consommation en Occident. Effectivement, les pays industrialisés et leurs institutions financières, le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale, promeuvent la libéralisation du commerce, dans le but d’arriver à une croissance par l’exportation. Pourtant, en réalité les ressources naturelles, la terre et le peuple africain sont exploités dans le but d’alimenter les marchés des pays riches. On peut parler d’une croissance appauvrissante dans certains pays car l’inégalité a augmenté et le nombre de pauvres ne cesse de croître. L’accaparement des terres et la promotion des modèles agro-industriels aggravent l’insécurité alimentaire et la pauvreté. Face à un tel désespoir, beaucoup de familles n’arrivent pas à payer les frais scolaires et médicaux et ces familles envoient les jeunes hommes dans ce voyage périlleux pour fournir de l’extérieur de quoi vivre à leurs familles.

 

Le problème est que les politiciens du monde se sont habitués à penser dans des cadres délimités des politiques comme commerce, migration et développement sans lier les différents domaines. Une solution pour « protéger » les frontières européennes n’inclura sûrement pas un changement fondamental du système économique qui permettrait à l’Afrique de jouir de sa terre, de ses fruits et de ses ressources. Actuellement beaucoup de réfugiés qui étaient des victimes d’injustice chez eux souffrent d’abus et d’exploitation au long de leur voyage et à leur destination en Europe.

 

Gino Brunswijck

 

Policy Officer 

 



[1] La route méditerranéenne centrale, la route méditerranée est et ouest (incluant Ceuta et Melilla), et la route Afrique de l’ouest.

[3] Aux réfugiés économiques on n’accorde pas de droits car le système d’asile en Europe se base sur la Convention de Genève, c.-à-d. un ensemble de traités qui visent à protéger des personnes en cas de conflits.

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